{"id":32,"date":"2012-08-18T17:25:02","date_gmt":"2012-08-18T17:25:02","guid":{"rendered":"http:\/\/candicenguyen.wordpress.com\/?page_id=32"},"modified":"2024-10-08T18:04:05","modified_gmt":"2024-10-08T16:04:05","slug":"chapitre-1","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/www.candice-nguyen.com\/fragments\/chantiers\/il-a-dix-neuf-ou-peut-etre-vingt-ans\/chapitre-1\/","title":{"rendered":"La m\u00e8re alla dormir sous les dalles du clo\u00eetre (1)"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"https:\/\/www.candice-nguyen.com\/wp-content\/uploads\/2012\/08\/Candice-Nguyen-24-1024x685.jpg\" data-rel=\"lightbox-gallery-vp5pG3rP\" data-rl_title=\"\" data-rl_caption=\"\" title=\"\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-large wp-image-1535\" src=\"https:\/\/www.candice-nguyen.com\/wp-content\/uploads\/2012\/08\/Candice-Nguyen-24-1024x685.jpg\" alt=\"La m\u00e8re alla dormir sous les dalles du clo\u00eetre (1)\" width=\"630\" height=\"421\" srcset=\"https:\/\/www.candice-nguyen.com\/fragments\/wp-content\/uploads\/2012\/08\/Candice-Nguyen-24-1024x685.jpg 1024w, https:\/\/www.candice-nguyen.com\/fragments\/wp-content\/uploads\/2012\/08\/Candice-Nguyen-24-150x100.jpg 150w, https:\/\/www.candice-nguyen.com\/fragments\/wp-content\/uploads\/2012\/08\/Candice-Nguyen-24-500x334.jpg 500w, https:\/\/www.candice-nguyen.com\/fragments\/wp-content\/uploads\/2012\/08\/Candice-Nguyen-24-700x468.jpg 700w, https:\/\/www.candice-nguyen.com\/fragments\/wp-content\/uploads\/2012\/08\/Candice-Nguyen-24-332x222.jpg 332w, https:\/\/www.candice-nguyen.com\/fragments\/wp-content\/uploads\/2012\/08\/Candice-Nguyen-24.jpg 1280w\" sizes=\"auto, (max-width: 630px) 100vw, 630px\" \/><\/a><br \/>\n<div class=\"compact_audio_player_wrapper\"><div class=\"sc_player_container1\"><input type=\"button\" id=\"btnplay_69eaf45c3c1a87.27646758\" class=\"myButton_play\" onClick=\"play_mp3('play','69eaf45c3c1a87.27646758','https:\/\/www.candice-nguyen.com\/wp-content\/uploads\/2013\/01\/LikeHorses.mp3','80','false');show_hide('play','69eaf45c3c1a87.27646758');\" \/><input type=\"button\"  id=\"btnstop_69eaf45c3c1a87.27646758\" style=\"display:none\" class=\"myButton_stop\" onClick=\"play_mp3('stop','69eaf45c3c1a87.27646758','','80','false');show_hide('stop','69eaf45c3c1a87.27646758');\" \/><div id=\"sm2-container\"><!-- flash movie ends up here --><\/div><\/div><\/div>        <script type=\"text\/javascript\" charset=\"utf-8\">\n        soundManager.setup({\n            url: \"https:\/\/www.candice-nguyen.com\/fragments\/wp-content\/plugins\/compact-wp-audio-player\/swf\/soundmanager2.swf\",\n            onready: function() {\n                var mySound = soundManager.createSound({\n                    id: \"btnplay_69eaf45c3c1a87.27646758\",\n                    volume: \"80\",\n                    url: \"https:\/\/www.candice-nguyen.com\/wp-content\/uploads\/2013\/01\/LikeHorses.mp3\"\n                });\n                var auto_loop = \"false\";\n                mySound.play({\n                    onfinish: function() {\n                        if (auto_loop == \"true\") {\n                            loopSound(\"btnplay_69eaf45c3c1a87.27646758\");\n                        } else {\n                            document.getElementById(\"btnplay_69eaf45c3c1a87.27646758\").style.display = \"inline\";\n                            document.getElementById(\"btnstop_69eaf45c3c1a87.27646758\").style.display = \"none\";\n                        }\n                    }\n                });\n                document.getElementById(\"btnplay_69eaf45c3c1a87.27646758\").style.display = \"none\";\n                document.getElementById(\"btnstop_69eaf45c3c1a87.27646758\").style.display = \"inline\";\n            },\n            ontimeout: function() {\n                \/\/ SM2 could not start. 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Il est n\u00e9 en Cochinchine, de p\u00e8re fran\u00e7ais, de m\u00e8re indig\u00e8ne. Il a grandi l\u00e0-bas, \u00e0 Saigon, dans le delta. Un jour, son p\u00e8re retourne vivre en France, avec sa femme, son \u00ab officielle \u00bb, qui n&#8217;est pas sa m\u00e8re \u00e0 lui. Lui reste avec sa m\u00e8re, l\u00e0-bas, en Cochinchine, il est de l\u00e0-bas, c&#8217;est l\u00e0 que son enfance a lieu. Laquelle, comment le savoir, qui encore pour en parler, on ne sait pas. \u00c0 l&#8217;\u00e2ge d\u00fb, il part faire son service militaire en m\u00e9tropole puisque lui aussi est \u00ab fran\u00e7ais \u00bb. Toulon ? Nice ? Marseille ? O\u00f9 ? L&#8217;ai peut-\u00eatre entendu, ne le sais d\u00e9j\u00e0 plus. Puis il rentre en Cochinchine puisque ce n&#8217;est pas la France son pays, pour lui, c&#8217;est l\u00e0-bas. Il y est n\u00e9. Il y a grandi. Il l&#8217;a choisie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify; font-family: Georgia; font-size: 120%; font-weight: 300; line-height: 1.5em; padding-left: 10px; padding-right: 10px;\">Il rentre vit et se dirige vers les Hauts-Plateaux du Centre, vers les plantations. Les caf\u00e9iers les th\u00e9iers, celles-l\u00e0. La terre rouge. Toujours. Il y travaille dur. Il se marie. Tard. \u00c0 une femme, plus vieille que lui, ais\u00e9e, qui a d\u00e9j\u00e0 des enfants, qui ne peut d\u00e9j\u00e0 plus en faire. Peut-\u00eatre. Oui c&#8217;est \u00e7a, qui ne peut d\u00e9j\u00e0 plus. Il se marie tard mais on ne sait pas quand, ni ce qu&#8217;il a fait avant. En Cochinchine, cet autre temps. Ils ont une bonne. Une bonne qui a une fille. Il s&#8217;\u00e9prend d&#8217;elle, de la fille. Il lui fait un enfant. Puis deux, puis trois. Comptez jusqu&#8217;\u00e0 sept comme \u00e7a. La Cochinchine n&#8217;existe plus. Il me faut un dictaphone, je ne retiens rien, peut-\u00eatre que des fois je fabule, il ne faut pas croire tout ce que je dis. Il y a donc cette plantation, cette vieille femme, l&#8217;officielle l&#8217;ais\u00e9e (dont on dit qu&#8217;elle est vieille ici pour la diff\u00e9rencier mais en vrai, elle n&#8217;est pas encore vieille, elle est juste plus \u00e2g\u00e9e que lui, et assez d\u00e9j\u00e0 pour ne plus avoir d&#8217;enfants), il y a aussi la bonne, et sa fille, et les sept enfants qui sont maintenant n\u00e9s. Des clans. D&#8217;un mariage officiel \u00e0 une relation secondaire accept\u00e9e. D&#8217;usage. Un autre temps. Il y a l&#8217;argent d&#8217;un c\u00f4t\u00e9. Le travail dans la plantation de l&#8217;autre. Et la pauvret\u00e9. Et les sept enfants. Ceux de la fille de la bonne, ses enfants \u00e0 lui, pas ses enfants \u00e0 elle, l&#8217;officielle l&#8217;ais\u00e9e. Et les habits trop petits, les manches de trois quarts, les lainages mit\u00e9s. Les pantalons qui arrivent aux mollets, les pieds nus, la terre battue. Et ce grand arbre \u00e0 l&#8217;entr\u00e9e sur la route. Les nattes dans les cheveux, le travail dans les caf\u00e9iers et les th\u00e9iers encore, le bois la maison sur pilotis, l&#8217;eau, en trombes, la terre, recommencer.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify; font-family: Georgia; font-size: 120%; font-weight: 300; line-height: 1.5em; padding-left: 10px; padding-right: 10px;\">Et puis vient la guerre. Les bombardements, les militaires, les civils. Les fr\u00e8res d&#8217;armes, les traitres, les putains. Les fr\u00e8res ennemis, les communistes, le napalm, les enfants. Et le rapatriement. Puisque oui ils sont fran\u00e7ais. Tous. Ses enfants. Lui. Fran\u00e7ais. Alors 68. L&#8217;avion. Une aubaine. Tant mieux. Mais pas pour tous. Ils sont six \u00e0 prendre cet avion. Lui et cinq enfants. O\u00f9 est la m\u00e8re des enfants, qui est la fille de la bonne, qui est la seconde et pas la vieille, l&#8217;officielle. On ne sait pas. Sur les sept enfants, il y en a cinq, cinq qui prendront l&#8217;avion. O\u00f9 sont les deux autres, les deux autres enfants, on ne le sait pas non plus. On sait qu&#8217;ils sont avec la m\u00e8re mais on ne sait pas o\u00f9. On prend l&#8217;avion. \u00c0 six. On oublie, on m\u00e9morise, on fixe quoi de ce jour-l\u00e0. \u00c0 six. Puis on fabule, on tait, on projette, on imagine que, on m\u00e9prise, on dit l&#8217;abandon, on en veut, on en veut longtemps, mais on ne sait pas, cet abandon. Qui envers qui. Comment. O\u00f9. Pourquoi. Pour qui. On ne sait rien. Mais moi j&#8217;\u00e9courte. Et la guerre, et le chemin des c\u0153urs, qui pour savoir, qui pour juger. Alors oui j&#8217;\u00e9courte. Et je fabule. Beaucoup aussi. Et si peu. Il me faut un dictaphone. Et puis la vie en France, un autre jour remplir les bandes. Il n&#8217;y a pas de retour possible. Pas une fois qu&#8217;on est parti. Et puis revenir pour quoi ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify; font-family: Georgia; font-size: 120%; font-weight: 300; line-height: 1.5em; padding-left: 10px; padding-right: 10px;\">Les portes sont closes. Une fois que tu es parti, les portes sont closes. Il n&#8217;y a pas de retour possible. Et puis tu es fran\u00e7ais. Tu es n\u00e9 l\u00e0-bas, tu as fait ta vie l\u00e0-bas mais tu es fran\u00e7ais. Fran\u00e7ais. Et puis la vie continue. En France. Il s&#8217;occupe de ses cinq enfants. Il travaille encore. Dans un centre d&#8217;accueil. De nuit. Comme surveillant. Pour les rapatri\u00e9s, comme lui, puis pour les filles-m\u00e8res, le foyer Pauline Roland. De nuit. Il boit. Il a toujours bu. Il boit beaucoup. Quand il a bu, il hurle crie et s&#8217;endort. Il aime. Il aime fort, tr\u00e8s fort. Il s&#8217;occupe de ses cinq enfants. Il l&#8217;a toujours fait. Il l&#8217;a toujours fait. Lui. Et la vie passe encore, et les enfants deviennent grands. Ils vivent dans ce nouveau pays, les pantalons pattes d&#8217;ef, les brushing, les carr\u00e9s plongeants, les vieux Polaro\u00efds, la c\u00f4te les bikinis, et le soleil jauni sur le papier. Ils connaissaient le fran\u00e7ais puisqu&#8217;ils \u00e9taient fran\u00e7ais. Ils l&#8217;avaient appris \u00e0 l&#8217;\u00e9cole, fran\u00e7aise elle aussi. Ils l&#8217;avaient appris chez les bonnes s\u0153urs. Des bonnes grognasses, celles-l\u00e0 aussi. L\u00e0-bas, au pays. Et puis ils sont en \u00e2ge, ils se marient. Chacun vit sa vie. Lui rue P\u00e9an, <a href=\"\/fragments\/rue-daguerre\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">des mercredis entiers sur des ann\u00e9es<\/a>. Eux chacun chez eux, cette nouvelle vie. Ils le r\u00e9cup\u00e8rent quand il est vieux. Ils s&#8217;en occupent. Lui il se fait de plus en plus vieux, il commence \u00e0 perdre la t\u00eate. Il n&#8217;y a pas de nom sur sa maladie encore. Pour le moment il est juste vieux, il d\u00e9lire, comme beaucoup de vieux, il perd le Nord, il perd la boule, comme tout un tas de vieux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify; font-family: Georgia; font-size: 120%; font-weight: 300; line-height: 1.5em; padding-left: 10px; padding-right: 10px;\">Et puis il continue \u00e0 boire. Mais son vin quand on le surveille comme maintenant on le fait, il est coup\u00e9 \u00e0 l&#8217;eau. De plus en plus d&#8217;eau. On dirait presque du sirop. S&#8217;il avait su. Cette infamie. Mais il d\u00e9lire, il d\u00e9lire encore. Et plus le temps passe et plus il d\u00e9lire. Sur ses derni\u00e8res ann\u00e9es. Il crie la nuit son pr\u00e9nom. \u00c0 elle, sa petite enfant. Il ouvre les fen\u00eatres, va dans le jardin, et crie encore son pr\u00e9nom, \u00e0 elle, sa petite enfant. Sa petite de Cochinchine. Et toutes les \u00e9poques se m\u00e9langent. Et l&#8217;on entend son nom, hurl\u00e9. La nuit le plus souvent. Et le jour, il confond les gens, les g\u00e9n\u00e9rations, ses petits-enfants avec ses enfants. Ses arri\u00e8res-petits-enfants avec ses petits-enfants. Et il crie son nom, encore, \u00e0 elle sa petite enfant. Sa petite de Cochinchine. Celle qui n&#8217;a pas pris l&#8217;avion. O\u00f9 \u00e9tait-elle ? Sa petite enfant. Il boit encore. Un jour il a beaucoup bu. Il raconte. Il raconte enfin. Il raconte qu&#8217;il est all\u00e9 faire son service militaire en France, oui, qu&#8217;il \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 venu ici, dans les ann\u00e9es 30, avant cet avion, avant 68. Et qu&#8217;il est revenu au pays apr\u00e8s, dans son pays \u00e0 lui. Il raconte. Qu&#8217;il avait dix-neuf ou peut-\u00eatre vingt ans. Qu&#8217;il est n\u00e9 en Cochinchine, de p\u00e8re fran\u00e7ais, de m\u00e8re indig\u00e8ne. Qu&#8217;il a grandi l\u00e0-bas, que son p\u00e8re \u00e9tait retourn\u00e9 en France, avec sa femme, son \u00ab officielle \u00bb, qui n&#8217;\u00e9tait pas sa m\u00e8re \u00e0 lui. Lui, il \u00e9tait rest\u00e9 avec sa m\u00e8re l\u00e0-bas, y avait pass\u00e9 son enfance et un jour il avait d\u00fb partir. Faire son service militaire. En m\u00e9tropole puisqu&#8217;il est \u00ab fran\u00e7ais \u00bb. Il a bu. Beaucoup. Il d\u00e9lire mais pas tant que \u00e7a, il livre. Il r\u00e9p\u00e8te. Il crie. Il pleure. Il dit qu&#8217;il est rentr\u00e9 dans son pays, dans son pays \u00e0 lui, la Cochinchine, apr\u00e8s son service militaire en France qui n&#8217;\u00e9tait pas son pays, et qu&#8217;apr\u00e8s il est all\u00e9 chez sa m\u00e8re, dans son pays, chez lui. Chez sa m\u00e8re qui \u00e9tait seule l\u00e0-bas, sans homme sans mari. Il crie presque et puis se tait. Et dans un soupir il livre. Il dit, il pleure. Il raconte qu&#8217;il est rentr\u00e9 de son service militaire, qu&#8217;il est rentr\u00e9 chez elle, sa m\u00e8re, qu&#8217;il l&#8217;a retrouv\u00e9e seule, chez elle, chez lui, pendue, dans son pays. Qu&#8217;elle \u00e9tait seule. Que lui l&#8217;avait retrouv\u00e9e pendue. Chez elle. Chez lui. Dans son pays. \u00c0 lui. Pendue. \u00c0 eux. Pendue. Il dit qu&#8217;elle avait bu. Il dit qu&#8217;elle avait bu comme lui peut boire. Beaucoup, violemment, sans s&#8217;arr\u00eater. Il r\u00e9p\u00e8te encore. Elle avait bu, comme lui peut boire. Qu&#8217;elle \u00e9tait seule, sans son mari, qui \u00e9tait parti. Sans ses enfants, partis eux aussi.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify; font-family: Georgia; font-size: 120%; font-weight: 300; line-height: 1.5em; padding-left: 10px; padding-right: 10px;\">Puis il dit qu&#8217;on dit qu&#8217;elle avait bu. Il dit qu&#8217;on dit plein de choses. Qu&#8217;on stigmatise. Les mauvaises personnes. Les chuchotements. La honte. Qu&#8217;on ne se donne pas la mort. Non. Jamais. Qu&#8217;il ne faut pas. Que c&#8217;est la honte. Une famille maudite. Une mauvaise femme. Qui buvait. Qui avait bu. Qui s&#8217;est pendue. On tait. On dit que c&#8217;est l&#8217;alcool, une maladie. On dit plein de choses. On dit comment. On ne dit jamais pourquoi. On s&#8217;en fout de savoir pourquoi. On dit que c&#8217;est l&#8217;alcool, cette maladie. On ne se demande jamais pourquoi. Et puis on tait. On tait \u00e7a pendant des ann\u00e9es. Il tait \u00e7a pendant des ann\u00e9es. Il n&#8217;a pas voulu partir lui. Et il a d\u00fb. Deux fois. Et il est parti. Une fois pour son service militaire dans les ann\u00e9es 30 oui, et la deuxi\u00e8me fois en 68. Deux fois. Mais avec ses enfants, lui. Pas sans. Deux fois. Deux d\u00e9chirements. Une m\u00e8re, sa propre m\u00e8re. Deux enfants, ses propres enfants. Irr\u00e9m\u00e9diables. Deux fois. Deux abandons. Une femme aussi. Et pas de retour possible. Les portes du temps sont closes. Il dit que lui aussi il est parti finalement sans la m\u00e8re de ses enfants. Comme son p\u00e8re \u00e0 lui. Que lui aussi il est parti avec son \u00ab officielle \u00bb. Sans ses deux enfants. Il dit. Il dit que la vie en France c&#8217;\u00e9tait quand m\u00eame une chance. Cet avion, ses enfants, pas tous, mais avec ceux qui \u00e9taient l\u00e0, ce jour-l\u00e0, pr\u00e9sents. Pas tous. Mais on ne sait pas o\u00f9 \u00e9taient les deux autres. Les petits. Et la guerre, les bombardements. Il pleure. Oui une chance. Une chance cet avion et la France. La vie qui se redonne comme possible. Il se fait vieux. Il d\u00e9lire. Ce jour-l\u00e0, il a beaucoup bu, il raconte pour la premi\u00e8re fois. Pour la seule fois peut-\u00eatre. Et une oreille pour l&#8217;\u00e9couter. Une oreille pour ne pas poser de questions, une oreille pour laisser venir. Laisser sortir. Il n&#8217;a pas bu. Il ne d\u00e9lire pas. Il raconte. Encore et encore. Qu&#8217;il avait dix-neuf ou peut-\u00eatre vingt ans, qu&#8217;il est n\u00e9 en Cochinchine, de p\u00e8re fran\u00e7ais, de m\u00e8re indig\u00e8ne. Que son p\u00e8re \u00e9tait reparti en m\u00e9tropole avec sa femme, son \u00ab officielle \u00bb, qui n&#8217;\u00e9tait pas sa m\u00e8re \u00e0 lui. Que lui \u00e9tait rest\u00e9 l\u00e0-bas, avec sa m\u00e8re, dans son pays, et qu&#8217;un jour il avait d\u00fb partir en France faire son service militaire, qu&#8217;il \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 venu ici, oui en France, dans les ann\u00e9es 30, qu&#8217;il connaissait d\u00e9j\u00e0 et qu&#8217;il en \u00e9tait reparti pour rentrer chez lui, dans son pays \u00e0 lui qu&#8217;on dit \u00ab fran\u00e7ais \u00bb, et qu&#8217;il l&#8217;a retrouv\u00e9e, elle, sa m\u00e8re, pendue, seule, sans mari, sans enfants, qu&#8217;on dit qu&#8217;elle avait bu, comme lui quand il a bu, qu&#8217;elle s&#8217;est pendue, que c&#8217;est l&#8217;alcool, cette maladie.<\/p>\n<p style=\"text-align: right; font-family: Georgia; font-size: 120%; padding-left: 10px; line-height: 1.5em; padding-right: 10px;\"><strong>La m\u00e8re alla dormir sous les dalles du clo\u00eetre ;<\/strong><br \/>\n<strong> Et le petit enfant se remit \u00e0 chanter&#8230; &#8211;<\/strong><br \/>\n<strong> La douleur est un fruit : Dieu ne le fait pas cro\u00eetre<\/strong><br \/>\n<strong> Sur la branche trop faible encor pour le porter.<\/strong><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<figure id=\"attachment_7\" aria-describedby=\"caption-attachment-7\" style=\"width: 150px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><a href=\"\/fragments\/chantiers\/il-a-dix-neuf-ou-peut-etre-vingt-ans\/chapitre-1\/galerie\/\"><img decoding=\"async\" class=\"size-thumbnail wp-image-7\" title=\"Galerie \u2022 Yesterdays Tomorrows\" src=\"http:\/\/www.candice-nguyen.com\/wp-content\/uploads\/2012\/08\/Candice-Nguyen-11.jpg\" alt=\"\" width=\"150\" \/><\/a><figcaption id=\"caption-attachment-7\" class=\"wp-caption-text\">Galerie \u2022 Yesterdays Tomorrows<\/figcaption><\/figure>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\"><a href=\"\/fragments\/chantiers\/il-a-dix-neuf-ou-peut-etre-vingt-ans\/la-recherche\/\">\u2192 La recherche (2)<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Syd Matters &#8211; Like Horses La m\u00e8re alla dormir sous les dalles du clo\u00eetre ; Et le petit enfant se remit \u00e0 chanter&#8230; &#8211; Hugo, Les Contemplations, L&#8217;enfance, XXIII Il a dix-neuf ou peut-\u00eatre vingt ans. Il est n\u00e9 en Cochinchine, de p\u00e8re fran\u00e7ais, de m\u00e8re indig\u00e8ne. 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