friable au souffle

© candice nguyen

Alif – Al-Juththa (The Corpse)

_il y a cette tension permanente entre la noirceur du monde et la douceur qu’on tente (un peu trop mollement) jour après jour d’y apposer. Entre, le silence. Et ces morceaux lancinants qu’on écoute en boucle jusqu’à l’épuisement, se rêvant en train de danser sans fin au milieu d’une assemblée enfumée qui veillerait tard dans la nuit à chuchoter son apaisement, éclatant parfois au détour d’un riff en sanglots, se reprenant et éclatant de rire l’instant d’après, en boucle, comme une incantation dont on rêverait qu’elle ait atteint le pouvoir suprême de désenvoûter la masse humaine.

 

.              « La terre friable au souffle.

.                   Et l’herbe,
demeurée, elle — toute l’herbe — comme à la nuit des pierres
la fraîcheur de l’eau qui est là. »

André Du Bouchet, Laisses, « Tables »

 

.                   « c’est,
quand tu crois ne pas avoir
bougé,
le souffle court soudain — et les chevilles — qui sitôt se chargent
de te remettre
en tête l’étendue traversée.

 

.                 ici-monde
à nouveau l’autre monde, où — pour chacun n’être pas
                                en possession de se rejoindre, nous
ne nous rencontrons pas.

                          être là sans savoir, en le
disant, si c’est le plus facile ou le plus ardu. »

André Du Bouchet, Aujourd’hui c’est

 

_quand la nuit tombe, que les masques suivent et les murs fissurent, cette phrase impérieuse qui revient :
                    je veux que l’histoire se termine sur un visage.

_plus tard, réveil sursaut, dans mes yeux encore cette phrase qui persiste : je veux que l’histoire se termine sur un visage.

_il a fallu descendre loin dans la mémoire pour retrouver petite boîte à trésors. Les éclats de rire en rase campagne un matin de juin, les premiers coquelicots et cette chute à vélo, le gravier enfoncé dans la paume de la main, le sang qui coagule entre deux brins d’herbe sur le genou encore rond : objets précieux d’un vieux chagrin.

_longtemps ce même cauchemar qui revient. Dans la chambre le grand-père qui s’éteint, pas précipités au bout du couloir : je tente de parler, d’alarmer, n’y arrive pas, voudrais crier, aucun son ne sort de cette gorge qui n’est plus mienne, mes yeux suppliant.

_plus loin ailleurs, debout sur la colline, des hommes dispersent des cendres face à la mer, au sol, ils disposent des pierres. Des promeneurs inavertis prendront pour point de mire le début d’un voyage.

_ce qu’il en reste, une image. Eux de dos s’éloignant dans la brume, nous depuis la fenêtre qui les regardons : la buée de nos souffles sur la vitre tentant de retenir encore un peu de l’impossible image. Ce qui les distingue peut-être, l’art qu’ils ont de ne jamais rien concilier, de ne jamais rien confondre, entre ce qui est nécessaire et nécessité. Alors qu’ils se sont retirés tout à fait de notre vue, quelque chose persiste : il neige leur liberté et nous seuls naufragés.

 

_s’estompe alors l’heure du jour
où les derniers désirs se consument
 
 
                (dehors pourtant encore le bruit du monde)

 

_dehors pourtant encore le bruit du monde, oui, dehors pourtant encore le bruit du monde.

_alors quoi ? de nos tristes nombrils s’écarter pour nous ramener avec plus de force encore à notre responsabilité. « Si éloigné qu’il soit de la scène, chacun de nous, qu’il le veuille ou non, fait partie de la distribution. »

_main est la plénitude
du présent qui, doigts écartés,
André Du Bouchet, Aujourd’hui c’est

_friable au souffle oui, mais mains ouvertes toutes.

 
 

par Candice Nguyen

« je suis le danseur étoile, ma sœur est la ballerine, nous ne faisons plus aucun poids, nous volons en l'air, c'est une des jubilations de l'enfance de pouvoir se transformer en plume. » —Hervé Guibert

DANS LES CARNETS

à propos du silence de Larmes (largo di molto)